
Pia Myrvold, styliste orchestre.
L'art sous toutes ses coutures.
"J'ai décidé de devenir peintre à 19 ans. Mon premier atelier était minuscule. Pour y arriver, j'ai fabriqué des jouets, puis des vêtements. Alors que mes toiles commençaient à me faire vivre, la mode a pris le dessus : mes créations ont très vite été rattachées à l'esprit déconstructionniste des créateurs japonais, Comme des Garçons, Issey Myake ou Yohji Yamamoto. Mes modèles ont assez rapidement suscité l'intérêt.Je travaillais parallèlement sur les costumes d'une troupe de théâtre avant-gardiste et la même question revenait souvent "Mais de qui est ce pantalon?".
Pia Myrvold aime se définir comme une artiste "interdisciplinaire". Elle dessine des meubles, de la vaisselle, peint, fait des lithographies, conçoit de gigantesques scuptures textiles, ... et compose la musique de ses défilés.
En 1992, l'architecte Bernard Tschumi demande à Pia d'habiller avec l'artiste américain Randy Nailor les constructions du Parc de la Villette. Avec 500 mètres de tissus, Pia créée "Urban Reality".
"Les débuts ont été difficiles. Certaines personnes du milieu de la peinture n'appréciaient pas toujours de me voir habillée de façon particulièrement élégante. Mes tenues tranchaient avec la panoplie habituelle de l'artiste fauché. Cela m'amusait".
"Les vêtements suscitent l'échange. C'est en cela qu'ils m'intéressent. Ils créent des liens". Pour Pia Myrvold, l'expérience artistique désacralise les institutions en créant un point de rencontre entre l'art avec un grand A et le quotidien.
"Le fait même d'être dans la mode implique de prendre des responsabilités et d'en être conscient".
Pour les esprits cyniques, le message peut faire sourire : "Achetez et portez une robe de Pia Myrvold fera de vous un consommateur intelligent!".
Les collections de Pia ont beau être porteuses d'une philosophie, de messages, leur succès s'explique aussi par la simple beauté de ses créations.
"Paris Identity"(1996). Cette collection est le moyen pour Pia de définir sa vision du melting pot qu'est Paris. Détournant les sacs plastiques de leur utilisation première, elle les intègre dans ses vêtements comme signes identifiables de la vie parisienne, exprimant ainsi un mélange symbolique de culture et d'éléments de la vie quotidienne. Pia juxtapose par exemple dans une robe de délicates bandes découpées dans les sacs du Musée du Jeu de Paume et dans ceux des supermarchés Ed.
Le buste d'une autre robe affiche le logo du magasin de disques Rough Trade tandis que l'enseigne du Virgin Megastore orne le dos.
"Les mots, les dessins, les publicités et plus généralement les images, qui constituent l'essentiel de notre quotidien se retrouvent dans mes vêtements". Pia poursuit : "Après tout, nous devons tous nous habiller chaque jour. C'est là que réside le pouvoir de la mode. Les vêtements sont parlants : ils nous définissent, nous et notre culture."
Pour "Clothes as Publishing" -édition n°1-, Pia a joué les rédactrices en chef. Elle a intégré le travail d' artistes, d'architectes et de musiciens à ses créations, transformant les vêtements en véritable média : "J'ai demandé à Bernard Tschumi de me donner un texte exprimant l'"identité" dans la ville".De son bureau de New York il m'a lu son texte, que j'enregistrais depuis le studio de Raphaël Elig. Nous en avons extrait un graphisme à l'aide d'un programme d'analyse numérique du son. Les images sonores furent alors imprimées sur une robe avec le texte original. Ainsi est né le motif final".
Pia Myrvold ne pouvait qu'être interessée par l'interactivité offerte par Internet. Sa collection "Internet" (1994) matérialise donc ce nouveau moyen de
communication. Les robes sont ornées de rubans cousus à l'image des circuits intégrés.
Quant à "InterfaceSoftwear" (1995), c'est le langage qui cette fois-ci était au coeur de la collection.
"Body Theory" est le deuxième volet de "Clothes as Publishing". Cette collection s'inspire de l'oeuvre du poète Talisma Nasrin, reprenant d'ailleurs le titre de l'un de ses poèmes. Les vêtements, mélange de motifs subtils et d'éléments textuels, sont considérés comme différents moyens d'intérpréter le corps. Ils font aussi bien référence à des cultures, des habitudes qu'aux multiples visions de la beauté.
Les cercles se sont imposés à Pia Myrvold pour la collection "Memory" (1997). "Je pensais au voyage... aux gens qui arrivent à un endroit, y restent un moment, puis repartent. J'utilise les cercles pour illustrer ce cheminement : nous revenons si souvent là où nous avons commencé, riches d'expériences, ou ayant tout oublié". Cette collection n'est pas nostalgique, elle est concrète. "Je veux retrouver de la mémoire dans mes vêtements, toutes les mémoires, mémoire visuelle, mémoire sonore, mémoire textuelle".
Assimiler les vêtements à un média permet de véhiculer des messages au sein de la société. Question de volonté et de talent.